Interviews

Sylvie Denis

Interview Sylvie Denis à l'occasion de la sortie de son roman Les Îles dans le ciel (Le Peuple du Cygne)

« Trois questions à... »

SYVLIE DENIS

Sylvie, vous êtes auteur de nouvelles et de romans (récompensés par de nombreux prix), vous avez également publié des essais, dirigé des anthologies, une revue et, lorsque vous n'écrivez pas, vous traduisez... tout cela en science-fiction ! Par ailleurs, vous vous tenez très au courant des dernières découvertes technologiques, scientifiques...

Sylvie Denis : La science-fiction a été une des grandes découvertes de ma vie. Il y a un « avant » et un « après ». Avant, j'avais lu Guy l'Éclair dans le « Journal de Mickey », j'écrivais des poèmes, je regardais la série Cosmos 99 à la télé, et je savais déjà plus ou moins que ce que je voulais faire dans la vie, c'était écrivain. Puis il y a eu une série de coïncidences : un article dans un journal pour ados sur À la poursuite des Slans, que ma mère m'avait acheté, la sortie des films Star Wars, le fait qu'un voisin et ami possédait une énorme collection de romans de science-fiction – beaucoup de Fleuve Noir, mais pas seulement... J'ai alors compris qu'il existait un genre littéraire qui parlait de ce qui m'intéressait. Parallèlement, je détestais la littérature dite « réaliste » : en cinquième et en quatrième, par exemple, on me proposait de lire Elise ou la vraie vie de Claire Etcherelli (je n'y ai strictement rien compris) ou des textes de Pearl Buck et... ça m'ennuyait profondément ! Ce que je recherchais, c'était de l'évasion, de l'aventure. Mais j'avais aussi conscience que la science était la clé de l'évolution de l'homme moderne. Donc, passé la période pré-ado, au cours de laquelle j'ai lu beaucoup de Perry Rhodan, je me suis naturellement mis à lire des textes qui parlaient de ces sujets-là.

Lorsqu'on commence la lecture des Îles dans le ciel, on songe rapidement aux univers de Hayao Miyazaki, pour le monde déployé, son côté onirique, mais aussi ses thèmes comme l'écologie, la notion de responsabilité, l'humanisme... Est-ce revendiqué ? Et quelles sont les autres sources d'inspiration du roman ? Comment avez-vous élaboré cet univers ?

Sylvie Denis : En réalité, j'ai eu l'idée de la planète des Îles dans le Ciel il y a un bout de temps, au milieu des années 90 précisément. Lorsque j'étais gamine, mon personnage préféré était Peter Pan ; j'imagine donc que l'inspiration de base est venue de là... Pour les nuages, j'ai toujours adoré les regarder, connaître les noms, imaginer des paysages à l'intérieur. Je crois que c'est un jeu auquel jouent tous les enfants. Personnellement je n'ai jamais arrêté !

En ce qui concerne Miyazaki, je possédais déjà une cassette de Nausicaä offerte par un ami quand j'ai commencé à écrire la première version des Îles dans le ciel. Puis Porco Rosso est sorti en France en 1995, je l'ai vu au cinéma et adoré. J'aime beaucoup également les forêts de Miyazaki, et le fait qu'il arrive à redonner au spectateur ce sentiment d'émerveillement qu'on ressent lorsqu'on est enfant.

Mon intérêt pour l'écologie, en revanche, date de bien plus tôt. Je fais partie de la génération qui a regardé toutes les émissions du commandant Cousteau... J'avais dix ans en 1973, et je crois que le choc pétrolier a été le premier événement politique au sens large dont j'ai eu conscience. Et, lorsque j'étais ado, j'étais convaincue que nous aurions un jour des maisons écolo bourrées d'électronique et chauffées à l'énergie solaire. Ensuite, j'ai toujours pensé que nous devions combiner le souci écologique et la technologie, et non pas les opposer. Aujourd'hui, ce qui me semble totalement étrange, c'est de me retrouver 30 ans plus tard, après avoir lu John Brunner ou les Monades Urbaines de Robert Silverberg, ou encore Michel Jeury, sans oublier Edgar Morin, et de constater que nous en sommes toujours au même point, ou presque... Bien sûr, il y a eu des progrès, comme le tri des déchets, des voitures qui polluent moins, des maisons et des bâtiments publics mieux pensés, etc., mais pas vraiment de politique globale visible (européenne ?) pour s'attaquer au réchauffement climatique ou préparer un passage à l'après-pétrole, par exemple...

Vous êtes depuis pas mal d'années traductrice et auteur à plein-temps. Pouvez-vous nous décrire une journée-type de Sylvie Denis, notamment lorsque vous écrivez un roman ?

Sylvie Denis : D'abord, je n'aime pas me lever tôt ! Surtout l'hiver, quand il fait nuit. Lorsque j'étais professeur d'anglais et que j'avais cours à huit heures, c'était difficile... Je n'étais pas réveillée, les élèves non plus... Depuis, en général, je me lève, je prends mon petit déjeuner en écoutant la radio, je nourris les chats – pendant que l'eau du café chauffe, sinon ils ne sont pas contents –, et ensuite je vais tout de suite dans mon bureau. Je commence par lire les journaux sur le net avant de me mettre au travail, l'idéal étant, ensuite, surtout pour les romans, de ne faire que ça. C'est le seul moyen de rester concentrée. Pour les traductions, je me fixe des objectifs en nombres de pages. Grosso modo, on peut dire que je travaille de 9 heures à 13 heures le matin. L'après-midi, c'est très variable, je préfère reprendre en fin d'après-midi ; après le déjeuner, je savoure un café si je n'en ai pas bu le matin, je lis, je dessine, je passe des coups de fil, tout dépend de mon humeur et de ce que j'ai à faire.

Cela dit, je suis incapable de dire combien de temps je mets pour écrire un roman. Il peut m'arriver de construire le plan de toute une intrigue en dix minutes, puis de mettre des années à tout rédiger ensuite... Pour Les Îles dans le ciel, j'ai d'abord écrit une première version à laquelle je n'ai pas touchée pendant dix ans, puis une deuxième en un gros mois de travail. J'étais en train d'y travailler lorsque je suis allée à Peyresq (http://www.peiresc.org/), dans le département des Alpes de Haute-Provence : c'est un petit village qui se trouve à 1528 mètres d'altitude, avec une vue extraordinaire sur la vallée. Mais il ne faisait pas beau, il pleuvait et tout le village était littéralement plongé dans les nuages... Si bien que lorsqu'on me demandait ce que j'étais en train d'écrire, surtout quand le temps se dégageait un peu et qu'on distinguait les strates de nuages au-dessus de la vallée - comme ce qu'on voit à travers le hublot en avion -, je répondais : « un roman sur une planète qui ressemble à ça ! » Et quand on écrit de la science-fiction, cela n'arrive pas tous les jours !